Suisse gère l’eau transfrontalière avec la France et l’Italie; Accords historiques Léman et Rhône signés en 2025.

Lundi, le 10 août 2026 Accords, priorités, conflits: comment la Suisse gère-t-elle l’eau avec les pays voisins? La Confédération détient 6% des réserves d’eau douce européennes. Les fleuves et les lacs traversent les frontières, mais qui décide de leur utilisation? Le professeur Christian Bréthaut commente les accords, les priorités et les conflits, notamment le cas toujours non résolu du lac Majeur. Vue aérienne du lac des Brenets, ou ce qu’il en reste, prise le 28 juillet 2026 dans les Montagnes neuchâteloises, à la frontière entre la Suisse et la France. - [KEYSTONE – Jean- Christophe Bott] Avec la sécheresse de cet été, la gestion des ressources en eau est redevenue une question d’actualité brûlante. Jeudi, le conseiller fédéral Albert Rösti a annoncé une révision de la stratégie nationale sur l’eau. Un dossier qui concerne non seulement la Confédération, mais aussi ses relations avec les pays voisins.

Lire aussi : Les Vert’libéraux réclament une stratégie nationale de gestion de l’eau La Suisse est considérée comme le château d’eau de l’Europe. Une définition qui cache une réalité complexe: gérer cette richesse implique de négocier en

permanence avec les pays voisins. Chaque rivière qui descend des Alpes, chaque lac partagé constitue un potentiel terrain de conflit ou de coopération. Christian Bréthaut, professeur associé en gouvernance de l’eau à l’Université de Genève, explique à RSI comment ces mécanismes fonctionnent réellement. Et pourquoi, avec le changement climatique, les tensions sont appelées à s’intensifier.

6% de l’eau européenne Commençons par les chiffres. La Suisse ne représente qu’une petite partie du territoire européen, mais elle détient pas moins de 6% des réserves d’eau douce du continent. Glaciers, lacs, rivières: une richesse qui ne reste toutefois pas confinée à l’intérieur des frontières. Le Tessin alimente le Pô en Italie. Le Rhin s’écoule vers l’Allemagne et les Pays-Bas. Le Rhône traverse la France jusqu’à la Méditerranée. « L’approvisionnement en eau potable est la pierre angulaire. L’eau est un droit humain fondamental » Christian Bréthaut, professeur associé en gouvernance de l’eau à l’Université de Genève Cette situation géographique fait de la Suisse un acteur clé de la diplomatie de l’eau. Mais elle implique aussi d’importantes responsabilités: chaque décision prise à Berne peut avoir des conséquences à des centaines de kilomètres de là.

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Qui décide en cas de sécheresse? La question se pose avec le plus d’acuité lorsque l’eau vient à manquer, comme cette année. Qui doit être prioritaire? Les ménages qui ont besoin d’eau pour leurs usages domestiques? Les agriculteurs qui doivent irriguer leurs cultures? Les centrales hydroélectriques? Les usines qui utilisent de l’eau pour refroidir leurs machines? “Les priorités sont définies en fonction des besoins les plus cruciaux en matière de sécurité”, note Christian Bréthaut. “L’approvisionnement en eau potable est la pierre angulaire. L’eau est un droit humain fondamental, il ne faut pas l’oublier. Viennent ensuite la sécurité alimentaire et la sécurité énergétique.” Le problème est qu’il manque aujourd’hui des données précises sur la consommation réelle selon les différents usages. “Il est essentiel de mieux comprendre ces consommations pour pouvoir déterminer comment et quand fixer les priorités”, avertit le spécialiste.

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Des accords qui fonctionnent: Rhin, Rhône, lac de Constance Toutes les frontières hydriques de la Suisse ne se ressemblent pas. Certaines sont parfaitement réglementées, tandis que d’autres restent des terrains de conflit. Au nord et à l’ouest, la situation est maîtrisée. “Le Rhin, le Danube et le lac de Constance sont des situations très bien réglementées. Je dirais même qu’elles sont exemplaires en matière de gestion transfrontalière des ressources en eau”, souligne le professeur, qui est également codirecteur de la chaire UNESCO en hydropolitiques. “Des commissions opérationnelles existent et les responsabilités entre les différents acteurs sont clairement définies pour gérer les situations de crise.” « Ces accords permettent d’anticiper les tensions qui, avec le changement climatique, s’intensifient » Christian Bréthaut, professeur associé en gouvernance de l’eau à l’Université de Genève Avec la France également, après des années de négociations, la Suisse a réalisé des avancées décisives. En 2025, deux accords historiques ont été signés: l’un concernant le Léman, l’autre le Rhône. Les négociations avaient commencé en 2011, lorsque la France avait été confrontée à une grave sécheresse. “Ces accords permettent d’anticiper les tensions qui, avec le changement climatique, s’intensifient”, relève Christian Bréthaut. “Ils définissent des espaces de discussion

pour la situation actuelle, mais aussi pour les situations de crise. La plupart des grands fleuves européens font déjà l’objet d’accords. Le Rhône a longtemps fait figure d’exception.”

Le cas non résolu: le lac Majeur Au sud des Alpes, en revanche, la situation est plus complexe. Le lac Majeur reste un dossier en suspens entre le Tessin et l’Italie. L’Italie souhaite relever le niveau du lac afin de garantir l’approvisionnement en eau de l’agriculture de la plaine du Pô. Le Tessin craint pour sa part des inondations dans la région de Locarno. Cette année, le Piémont a demandé au Tessin d’augmenter les apports dans le lac Majeur, dont le niveau est particulièrement bas. Mais le Conseil d’État tessinois a refusé, estimant que l’eau est déjà insuffisante pour répondre aux besoins du canton.

Selon Christian Bréthaut, le fédéralisme suisse constitue un atout, mais il a ses limites. “Notre fédéralisme et le principe de subsidiarité impliquent que les cantons soient en première ligne pour gérer ce type de crise. Ce sont eux qui connaissent le mieux les défis et les mécanismes de bon voisinage.” Il constate toutefois que lorsque les tensions locales deviennent des questions diplomatiques, Berne doit intervenir. “Ces questions arrivent rapidement au plus haut niveau politique. La Confédération doit s’engager pour soutenir les autorités cantonales dans leurs discussions avec les États voisins.”

Une vue du lac Majeur prise le 6 aout 2026 à Muralto, près de Locarno. Le niveau de l’eau a fortement baissé ces derniers mois et s’approche désormais de son niveau historique le plus bas, qui remonte au siècle dernier. [KEYSTONE – Jean-Christophe Bott]

La politique s’active La gestion du lac Majeur n’est actuellement pas réglementée par un traité international bilatéral, contrairement à ce qui se fait pour le lac de Lugano, régi par une convention de 1955, ou pour le Léman, où l’accord entre la Suisse et la France comprend des dispositions quantitatives précises. Pour combler ce vide juridique, le conseiller national tessinois Bruno Storni (PS) a déposé à Berne une motion soutenue par 28 cosignataires. Le texte demande officiellement au Conseil fédéral d’engager des négociations bilatérales avec l’Italie afin de parvenir à une convention internationale équitable et durable. La position de Berne, exprimée par le département d’Albert Rösti, est prudente mais ferme: “Une décision concernant la future réglementation définitive nécessiterait un accord entre la Suisse et l’Italie (…) Le Conseil fédéral ne conclurait pas un accord de ce type contre la volonté du canton du Tessin”. Laura Dick, RSI Adaptation pour RTSinfo: Didier Kottelat

Faut-il un organisme supranational? Face à des crises toujours plus fréquentes, certains proposent de créer une autorité internationale chargée de la gestion de l’eau à un niveau supérieur. Christian Bréthaut, professeur associé en gouvernance de l’eau à l’Université de Genève, se montre toutefois sceptique. “Les défis liés à la sécheresse sont extrêmement dépendants du contexte. Je doute que le niveau international soit le plus approprié pour définir les priorités et prendre les décisions.” Le spécialiste préconise plutôt de miser sur des accords bilatéraux flexibles. “Au niveau international, nous disposons de nombreux cadres de référence qui permettent de définir les principes fondamentaux: les conventions de droit international et les objectifs de développement durable. Ces engagements devraient permettre d’anticiper les crises ou de les gérer lorsqu’elles surviennent.” Le problème est que le droit international s’affaiblit. Les situations dans lesquelles les négociations n’aboutissent plus ou les États se retirent d’accords qu’ils ont signés sont de plus en plus fréquentes. C’est pourquoi la Confédération, à travers le Geneva Water Hub et le programme Blue Peace, continue de promouvoir l’eau comme un instrument de paix. “La Suisse est un acteur reconnu dans ce domaine. J’espère qu’elle continuera à s’engager à long terme dans les dynamiques de coopération dans le secteur de l’eau et pas seulement dans la réponse aux catastrophes”, affirme Christian Bréthaut.

À l’avenir, davantage de tensions, y compris en Suisse L’annonce toute récente du conseiller fédéral Albert Rösti concernant la révision de la stratégie nationale sur l’eau confirme que cette question est devenue prioritaire. “Je suis très curieux de voir comment le gouvernement entend organiser cette nouvelle gestion de l’eau au niveau national”, commente Christian Bréthaut. “Les tensions régionales et intercantonales vont s’intensifier. Le rôle de la Confédération dans la gestion de ces conflits deviendra de plus en plus important.” La Suisse, château d’eau de l’Europe, devra apprendre à gérer une ressource qui n’est plus aussi abondante qu’autrefois. Et elle devra le faire en négociant sur plusieurs fronts: avec les cantons, avec les pays voisins, tout en tenant compte du changement climatique et, par conséquent, de l’évolution des règles du jeu.

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