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title: "Deux chercheurs de l'EPFL mesurent l'ampleur de la fonte glaciaire en Suisse; 40% de perte de volume fin 2025"
sdDatePublished: "2026-08-21T10:09:00Z"
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Deux chercheurs de l'EPFL mesurent l'ampleur de la fonte glaciaire en Suisse; 40% de perte de volume fin 2025

En se retirant, les glaciers emportent des mondes - EPFL

En se retirant, les glaciers emportent des mondes

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La Suisse a perdu 40% de ses réserves glaciaires en 25 ans.© iStock

La Suisse a perdu 40% de ses réserves glaciaires en 25 ans. Avec elles disparaissent non seulement des ressources en eau et en énergie, mais aussi un vivant que l’on commence à peine à découvrir. Deux chercheurs de l’EPFL mesurent l’ampleur de ce qui se joue.

Parler de glaciers aujourd’hui, c’est, on le sait, parler de disparition. Selon le réseau de surveillance GLAMOS, plus de 1100 petits glaciers ont disparu du paysage suisse depuis le début des années 1970. Et ceux qui restent fondent inexorablement: depuis l’an 2000, ils ont perdu 40% de leur volume, passant de 75 à 45 km 3 fin 2025. La plupart de ces espaces gelés ne survivront pas au-delà de l’horizon 2050-2070. Seuls quelques rares géants, comme Aletsch ou le glacier du Rhône, peuvent espérer atteindre la fin du siècle.

Parmi les questions que soulèvent ces chiffres — écologiques, économiques, paysagères — l’une des plus concrètes est énergétique. Que signifie la disparition des glaciers pour un pays dont la consommation provient à près de 60% de l’hydroélectricité? Giovanni De Cesare, ingénieur civil et directeur opérationnel de la Plateforme de constructions hydrauliques de l’EPFL, étudie les barrages depuis plus de 30 ans. «Le problème n’est pas seulement qu’on aura moins d’eau, résume-t-il. En fondant tout au long de l’été, les glaciers nous fournissent un apport régulier. Demain, on dépendra directement des précipitations, pluie et neige, nettement moins prévisibles.»

Le cas de la Grande-Dixence, plus haut barrage poids au monde, illustre l’enjeu. Les apports de son bassin versant sont de l’ordre de 540 millions de m 3 par an, dont une bonne partie vient de la fonte glaciaire, pour un réservoir de 400 millions de m 3 . Selon les estimations, ces apports pourraient diminuer de 30% d’ici la fin du siècle. Et sans le glacier pour réguler leur rythme, le réservoir, dimensionné pour fonctionner avec lui, ne suffira plus à lisser les écarts entre saisons humides et sèches.

Pour pallier les manques à venir, la construction de nouveaux barrages, comme celui de Trift dans l’Oberland bernois, en projet depuis une douzaine d’années, est une piste. Mais elle est lente et souvent contestée. Giovanni De Cesare privilégie une autre approche: rehausser les ouvrages existants. Cela s’est déjà fait avec succès à Mauvoisin (+13 mètres), au Vieux-Émosson (+21,5 mètres) ou à Luzzone (+17 mètres). Des surélévations discrètes sur des murs de plus de 200 mètres de hauteur, mais dont l’effet sur le volume de stockage est spectaculaire au vu de la forme évasée des vallées. Au barrage de Luzzone, on est ainsi passé de 87 à 107 millions de mètres cubes. En Suisse, 13 projets de surélévation sont actuellement examinés.

En fondant tout au long de l’été, les glaciers nous fournissent un apport régulier. Demain, on dépendra directement des précipitations, pluie et neige, nettement moins prévisibles

Les barrages font aussi face à un ennemi plus pernicieux: la sédimentation. Le «lait de glacier» qui se déposait jusqu’ici au fond des retenues cède la place à des matériaux morainiques plus grossiers, qui forment des deltas et réduisent progressivement la capacité utile du réservoir. À mesure que le glacier recule, le phénomène s’aggrave, comme le montre Giovanni De Cesare dans une étude consacrée au barrage de Gries, en Haut-Valais. «Plusieurs solutions existent, comme les bypass sédimentaires, des tunnels qui dévient les eaux chargées autour du barrage pendant les crues, explique Giovanni De Cesare. Mais ça coûte cher, et il faudrait les intégrer dès la conception du barrage, ce que l’on fait rarement.»

Pour l’ingénieur, les barrages devront à l’avenir surtout devenir multifonctionnels. Leur eau, aujourd’hui presque exclusivement dédiée à la production d’électricité, pourrait être partagée entre irrigation, enneigement artificiel, protection contre les crues, etc. «L’hydroélectricité ne consomme pas d’eau, elle utilise simplement son débit et la chute, rappelle Giovanni De Cesare. En Suisse, les concessions n’ont que rarement été conçues pour utiliser l’eau des barrages à d’autres fins, mais cela devra changer.»

Un verdissement de mauvais augure

Si précieux qu’ils soient en tant que réservoirs d’eau, les glaciers abritent aussi de la vie. C’est à ce titre que les étudie Tom Battin, professeur en sciences de l’environnement et directeur du Laboratoire de recherche en écosystèmes fluviaux de l’EPFL. «Quand je dis à des glaciologues qu’il y a des millions de cellules vivantes sous leurs pieds lorsqu’ils marchent sur la glace, souvent, ils n’en reviennent pas. La glaciologie est encore largement une science physique. La biologie de la cryosphère, c’est la nouvelle frontière!»

Tom Battin a passé cinq ans à parcourir la planète dans le cadre du projet Vanishing Glaciers, financé par la fondation NOMIS. L’équipe a prélevé des échantillons dans 170 cours d’eau glaciaires sur tous les continents. Les résultats, publiés début 2025 dans Nature et Nature Microbiology, ont révélé une diversité microbienne bien plus riche que prévu.

Dans ces ruisseaux, la vie se concentre en biofilms: des communautés de micro-organismes agrégés sur les rochers dans une matrice gélatineuse, véritables «mégapoles gluantes», selon les mots de Tom Battin. Parmi les résidents, des organismes extraordinairement spécialisés, adaptés depuis des millénaires à se développer dans des eaux proches de zéro degré, des radiations UV intenses et la quasi-absence de nutriments. «On les appelle les «mangeurs de roche», explique le biologiste. Ils se nourrissent de minéraux, de fer, de soufre, de gaz captés dans l’atmosphère. Énergétiquement, c’est beaucoup plus viable de se nourrir de carbone organique; ces organismes sont très vulnérables quand les conditions changent.»

Or, on le sait, les conditions changent. À mesure que les glaciers reculent, ces eaux de montagne deviennent plus claires, plus calmes, plus chaudes. Les algues prolifèrent, l’écosystème passe du gris au vert. Tom Battin a documenté cette «transition verte» dans Nature Geoscience en 2024, en étudiant 154 cours d’eau glaciaires sur tous les continents. En Ouganda, l’un des derniers glaciers d’Afrique, celui du Rwenzori, est à un stade de retrait bien plus avancé que ceux des Alpes. Ses ruisseaux, déjà largement verdis, donnent un aperçu de ce qui attend les cours d’eau suisses dans quelques décennies.

«Dans le monde, d’ici à la fin du siècle, les terrains libérés par les glaciers vont donner naissance à des cours d’eau dont la longueur cumulée sera équivalente à 40 à 60 fois celle du Nil, le plus long fleuve du monde», avance Tom Battin. Cette profusion apparente marque une perte irréversible: les micro-organismes adaptés aux conditions extrêmes sont progressivement remplacés par des généralistes qui remontent le courant. «Toute cette biodiversité est perdue, et avec elle un potentiel génétique considérable», constate Tom Battin.

Un capital biologique à préserver

Si on ne peut pas sauver les glaciers, peut-on au moins préserver leur héritage biologique? «C’est même une obligation morale!» estime le chercheur. Raison pour laquelle il a lancé MIC (Microbial Initiative for the Cryosphere), un programme international porté par l’EPFL en partenariat avec l’Institut Pasteur et le Laboratoire européen de biologie moléculaire, visant à sauvegarder et exploiter la diversité microbienne des glaciers avant qu’elle ne disparaisse. L’idée est à la fois simple et ambitieuse: constituer une biobanque — une sorte d’arche de Noé microbienne. Elle recueillerait et conserverait des échantillons de glaciers du monde entier: bactéries, virus, champignons, algues. De quoi permettre aux chercheuses et chercheurs d’étudier l’évolution de ces organismes, mais aussi d’en exploiter le potentiel biotechnologique. «On parle d’enzymes actives à basse température, de pistes pour de nouveaux antibiotiques, de biomatériaux, détaille Tom Battin. C’est un potentiel génétique immense, et il est en train de disparaître avant même qu’on l’ait catalogué.» En centralisant les échantillons, la biobanque, que Tom Battin espère installer en Valais, au centre ALPOLE de l’EPFL, ouvrirait aussi ce champ de recherche à des scientifiques qui n’ont aujourd’hui aucun glacier à portée de main.

Quand je dis à des glaciologues qu’il y a des millions de cellules vivantes sous leurs pieds lorsqu’ils marchent sur la glace, souvent, ils n’en reviennent pas

L’équipe de Tom Battin n’est pas la seule à l’EPFL à œuvrer pour préserver le patrimoine naturel des glaciers. Jérôme Chappellaz, professeur en sciences de l’environnement à l’EPFL Valais Wallis, a lancé en 2015 le projet international Ice Memory, parrainé par l’Unesco et porté par sept institutions scientifiques de premier plan, dont le CNRS et l’Institut Paul Scherrer. Le principe: prélever des carottes de glace dans les glaciers menacés de disparition — des Alpes aux Andes, du Caucase au Svalbard — et les conserver dans un congélateur naturel en Antarctique, à la station franco-italienne Concordia, par —50 °C.

Car la glace est un livre d’histoire: les bulles d’air qu’elle emprisonne depuis des millénaires permettent de reconstituer l’évolution du climat et de la composition de l’atmosphère sur des centaines de milliers d’années. Jérôme Chappellaz est convaincu que les technologies futures permettront d’en tirer des informations que l’on ne sait pas lire aujourd’hui. Encore faut-il que les archives existent encore quand ces technologies seront prêtes...

Face aux temps délicats qui s’amorcent, Giovanni De Cesare aime à rappeler un fait souvent ignoré: sur la planète, 98% de l’eau douce liquide se trouve sous nos pieds, dans les nappes phréatiques. «C’est notre réserve stratégique, et c’est celle qu’on est en train de contaminer par nos activités. L’eau d’un cours d’eau, selon son débit, se renouvelle en quelques heures, celle d’un lac comme le Léman en une douzaine d’années, mais pour les eaux souterraines, il faut compter entre 100 et 10’000 ans. Ce qu’on contamine aujourd’hui, on en hérite pour des siècles. Quand on manquera d’eau, on reconnaîtra enfin sa valeur…»

Tom Battin complète: «Il faut agir maintenant, pas dans deux ou trois décennies. On a les connaissances, on a la technologie. L’ennemi le plus sérieux que nous ayons, malheureusement, c’est nous-mêmes.»

L’EPFL+ECAL Lab prend de l’altitude

Comment les régions de montagne peuvent-elles s’adapter aux défis du changement climatique? C’est le vaste questionnement auquel s’attaque le projet MountResilience. Financée par Horizon Europe, la démarche rassemble 47 partenaires dans neuf pays, de la Laponie finlandaise aux Alpes italiennes. Le volet suisse, implanté dans le val de Bagnes, en Valais, est consacré à l’eau. Piloté par l’EPFL+ECAL Lab, il réunit designers d’interaction, scientifiques — dont le laboratoire RIVER de Tom Battin —, ingénieurs, acteurs politiques et utilisateurs (agriculture, tourisme, habitants, etc.).

«Les connaissances sur l’environnement se multiplient, mais la société les prend de moins en moins en compte dans ses décisions, constate Nicolas Henchoz, directeur de l’EPFL+ECAL Lab. Le but du projet est de reconnecter les acteurs de terrain avec la science et les données environnementales, au-delà des cercles experts.» La démarche donnera lieu à une application web affichant en temps réel des mesures de qualité et de quantité de l’eau du bassin versant, transformées en indicateurs compréhensibles par tout le monde. «L’appli permettra aussi de partager et recevoir des infos et des alertes liées à ces données, complète Nicolas Henchoz. Elle proposera également un catalogue de solutions dont les usagers pourront s’inspirer.»

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